e Grand Cormoran : ête nore des mleux aquatques ?


u regard de la réglementation internationale et nationale, le Grand Cormoran est une espèce protégée. Toutefois, en France depuis que les populations hivernantes ont atteint un niveau tel qu’elles produisent des dommages importants aux piscicultures et aux équilibres biologiques il a été décidé depuis 1998 de réguler les populations par tir au fusil selon un quota bien précis.
Pour quelques-uns cette mesure est inadmissible mais pour beaucoup d’utilisateurs et de protecteurs de la nature, tel les pêcheurs et les professionnels de la pêche elle est juste et nécessaire.
Agrandir la photoL’augmentation des populations de cormorans à l’échelle européenne et notamment française (près de 83 000 individus recensés lors du comptage national de janvier 1999) suscite quelques inquiétudes mais ouvre également de nouveaux champs d’investigations scientifiques.
Sur ce sujet nous avons eu le privilège de recueillir le témoignage et l’avis du Président de la Fédération des associations piscicoles et de protection des milieux aquatiques du Bas-Rhin (France) et d’un chercheur du CNRS qui travaille sur les aspects éco-physiologiques de cette espèce.

En première partie de ce dossier, Naturaconst@ vous invite à mieux comprendre les préoccupations des pêcheurs à travers le point de vue d’un élu, M. Robert ERB qui a à cœur le respect des équilibres biologiques.

Naturaconst@ : En tant que Président de la Fédération des associations piscicoles et de protection des milieux aquatiques du Bas-Rhin, quelles sont pour le milieu aquatique les conséquences de l’augmentation de la population de Grand Cormoran ?

Robert ERB : Nous avons constaté un impact fort du Grand cormoran sur les poissons vivant en groupe, en particulier l’ombre – considéré comme un poisson noble –, le gardon et dans une moindre mesure l’ablette. En hiver notamment, les poissons se rassemblent dans les eaux profondes. Cette concentration, accentue ainsi la pression de prédation du Grand Cormoran dans le Rhin, l’Ill et le Port de Strasbourg. Toutefois, même si les rivières sont moins occupées, elles n’échappent pas pour autant à l’action des oiseaux.
Les piscicultures sont aussi particulièrement affectées et des mesures de protections ont dû être déployées ; telle la mise en place de filets au-dessus de la surface d’eau et la couverture des cages d’élevage.
Néanmoins, malgré ces mesures le cormoran parvient, en plongeant, à pénétrer par le dessous des cages et ses attaques répétées entraînent de nombreuses blessures mortelles chez le poisson d’élevage, notamment chez le saumon destiné à l’alevinage.


N@ : Depuis quelques années, le Ministère chargé de la protection de la nature autorise la régulation par tir au fusil de cette espèce pendant son hivernage. Quel est le quota annuel de destruction des oiseaux et qui en la charge technique et financière ?

R.E : Actuellement sur le département du Bas-rhin, l’administration a fixé un quota de tir de 250 individus sur les enclos piscicoles (eaux closes) et 100 individus sur les eaux libres. Ce quota représente environ 19% de la population de cormorans dénombrés dans le département (y compris le dortoir de la rive gauche du Rhin mais sans la rive allemande).
Jusqu’en 2000 les tirs de régulation étaient effectués par les gardes de l’Office national de la Chasse et de la Faune Sauvage en collaboration avec les gardes du Conseil Supérieur de la Pêche, la fédération de pêche assurant les frais de munition. Depuis les autorisations de tir ont été étendus aux pisciculteurs ainsi qu’aux locataires et propriétaires de chasse.
Globalement, selon les déclarations obligatoires, les quotas ne sont jamais atteints car le tir est très difficile notamment en raison du caractère très farouche de l’espèce.

N@ : Quels sont pour les pêcheurs, les avantages et les inconvénients d’une telle mesure ?

R.E : Un congrès qui s’était tenu à Strasbourg en 2002 a permis de constater que le tir du Cormoran semble être la solution la plus efficace. Cette mesure – qui par ailleurs s’est assouplie - contribue à ralentir l’accroissement des populations et a surtout permis de calmer les esprits parmi les pêcheurs.
En revanche, d’autres difficultés commencent à se manifester. Les cormorans se regroupent de plus en plus sur la Réserve de Chasse et de Faune Sauvage du Rhin qu’ils utilisent comme dortoir ce qui rend leur régulation par tir impossible sur ce site. Par ailleurs, ils commencent également à chasser dans les ruisseaux et les eaux de premières catégories comme dans la haute vallée de la Bruche, ce qui cause un préjudice lourd sur les populations de poissons inféodés à ces milieux.

N@ : Cette mesure de régulation vous semble-t-elle suffisante et sinon quelle(s) autre(s) solutions pourraient être envisagées pour enrayer l’augmentation de la population de Grand Cormoran ?

R.E : Dans le Bas-Rhin elle semble suffisante car les populations tendent à se stabiliser mais des mesures d’accompagnement seraient également utiles. La suppression des œufs et leur remplacement par des œufs artificiels, aux Pays-Bas où les cormorans se reproduisent permettrait de mieux réguler les populations et limiterait davantage l’impact de cette espèce sur les quartiers d’hivernage. Je précise toutefois qu’il ne s’agit pas d’éradiquer les populations mais qu’il s’agit de trouver un juste milieu.
En outre, afin de permettre aux poissons de mieux se protéger des installations particulières (palettes) pourraient être envisagées.

N@ : La position et le point de vue des pêcheurs face à ce problème sont-ils partagés par les autres utilisateurs et protecteurs de la Nature ?

R.E : Certains protecteurs de la Nature sont très tolérants alors que d’autres sont plutôt favorables à une protection totale.
Je constate qu’il est nécessaire d’avoir un dialogue constructif en échangeant les divers points de vue et en apportant une argumentation solide dans le but de parvenir à un consensus. Avec les autres usagers de la nature (chasseurs, promeneurs…) nous ne rencontrons pas d’opposition.

N@ : Face à la situation actuelle, quels seront d’après vous les difficultés de demain sur le plan économique, sociologique et écologique ?

R.E : La pression de prédation du Grand Cormoran entraîne un préjudice lourd pour les piscicultures puisque le manque à gagner peut atteindre 80 à 90%. Dans les pays comme la Bulgarie l’impact économique est encore plus important car beaucoup de gens vivent de la pêche. La répercussion négative sur les emplois est également à prendre en compte. L’impact réel du cormoran sur les milieux naturels est plus difficile à quantifier car d’autres facteurs agissent sur la variation des populations piscicoles. Toutefois, nous constatons que sur le Rhin naturel le Cormoran est responsable de la diminution des populations d’ombre. Par ailleurs, il est un concurrent directe pour d’autres espèces piscivores tels que le Grèbe huppé, le Martin pêcheur et le Héron cendré. Ceci justifie également le maintien de la logique du tir de régulation pour éviter un déséquilibre écologique trop important. La notion d’équilibre est très importante car dans une certaine mesure le Cormoran peut également être utile en assainissant le milieu aquatique par le prélèvement de poissons malades.

N@ : Pensez-vous que ce problème devrait être réglé à l’échelle internationale, nationale ou européenne ?

R.E : Ce problème mérite d’être avant tout réglé à l’échelle européenne car l’espèce est majoritairement migratrice, que les préoccupations d’ordre économique sont plus ou moins importantes selon les pays et que la pêche loisir a une signification internationale. Toutefois, la question doit également être traitée sur le plan national notamment parce que certaines populations tendent à se sédentariser.

Fin de l\´interview

Le Grand Cormoran.
Agrandir la photoCet oiseau est au centre d’une polémique opposant pêcheurs et écologistes qui touche plusieurs pays européens. Pillard des rivières, cet oiseau est accusé de décimer sans retenu certaines populations piscicoles. La solution en vigueur : le tir des individus hivernant dans certaines régions françaises. Mais qu’en est-il vraiment du problème posé par cet oiseau? Concerne-t-il plus les exploitations piscicoles que les populations sauvages de poissons? Que savons-nous de sa biologie et quel est le véritable prélèvement qu’il effectue dans les rivières? Enfin et surtout, les solutions envisagées peuvent-elles répondre aux attentes des amoureux de la nature, adeptes de la pêche ou défenseurs d’un certain idéal? Pour en savoir plus, nous nous sommes adressé à David Gremillet, chargé de recherche au CNRS. Cet article résume dans les grandes lignes l’entretien que nous avons eu avec ce spécialiste du Grand Cormoran.


Quelles sont les caractéristiques biologiques de ce prédateur?
Le Grand Cormoran est un oiseau piscivore ayant une répartition géographique allant de l’Australie au Groenland. Sa population européenne est passée de quelques milliers en 1970 à 800 000 individus dans la fin des années 1990. Prédateur opportuniste, il n’a pas de proie privilégiée, bien qu’il lui soit plus profitable de se nourrir de poissons gras. En évoluant de préférence à de petites profondeurs (10 m pour une apnée de 45 sec en moyenne), il chasse plutôt des petites proies (15 cm et 50g). Un adulte a une ration quotidienne moyenne de 500 g, bien que cela puisse varier en fonction des individus et de la saison. En effet, un oiseau ayant plusieurs jeunes à élever aura des besoins nutritionnels plus importants (allant jusqu’à doubler la ration moyenne). Cependant, en moyenne sur toute l’année, le chiffre de 500g reste le plus proche de la réalité.

Comment doit-on appréhender le problème de la régulation des populations de cormorans?
Tout d’abord, il faut déterminer quelles sont les populations de poissons auxquelles nous faisons référence lorsque nous parlons de l’impact du cormoran. Si la plupart des plaintes sont émises par les pêcheurs à la ligne, qui sous-entend une menace sur les populations de poissons sauvages, aucune étude scientifique n\´a pu appuyer cette affirmation. En d’autres termes, les poissons des rivières de notre pays n’ont aucun bénéfice à attendre de la régulation de la population des cormorans. Qu’en est-il alors de l’aquaculture. D’après David Gremillet, on touche là à un point sensible puisqu’il apparaît plus vraisemblable que les exploitations extensives (comme dans les Dombes), où il est impossible de mettre en place des systèmes simples de protection contre les oiseaux (tels que des filets empêchant les oiseaux d’accéder aux étangs), doivent être plus sensibles vis à vis de la pression de prédation exercée par les cormorans.
La destruction d’un quota de cormorans a donc peu de chance de modifier la vie des poissons sauvages. Et ceci pour une bonne raison. Les populations de cormorans européens communiquent très facilement, notamment en fonction des flux migratoires. Ainsi, une gestion nationale voire régionale n’a que peu de chances d’aboutir à quelque résultat que ce soit. Le problème de la régulation du nombre des cormorans est donc un problème de gestion européen. D’après les travaux de M. Frederiksen et J-D Lebreton, une régulation efficace doit être effectuée par prélèvement d’individus adultes (et non pas d’œufs). Mais elle reste très délicate, car la limite entre une diminution sensible des effectifs et une éradication totale de l’espèce en Europe peut être vite franchie. On peut se demander quel sera le coût d’une telle mesure au niveau international?

Conclusion
Sommes-nous dans une impasse? Quelle solution entre un tir inefficace et une éradication complète? Les Danois ont adopté une mesure visant à empêcher toute installation supplémentaire de colonies de cormorans sur leur territoire. Mais sommes-nous submergé par une vague sans fin de prédateurs de poissons qui conduira à transformer nos rivières en déserts? En fait, le cormoran retrouve son aire de répartition (Europe de l’Ouest) après des années de persécution. Il profite en ce moment de conditions idéales, telles que l’absence de prédateurs piscivores concurrents et d’une gestion des cours d’eau qui a conduit à une grande abondance de poissons. Il est prévisible que les populations de cormorans s’auto-réguleront une fois la période de prolifération passée. Mais il apparaît surtout que le problème du cormoran se place au centre de la gestion du milieu dulcicole français et européen. La qualité de l’eau, la production primaire (végétaux), le maintien de la diversité des faunes piscicole et aviaire typiques des rivières, ainsi que le bien-être des hommes amoureux de la nature sont intimement liés. De la bonne entente et de la coordination des différents acteurs (citoyens, gestionnaires et scientifiques) dépend la préservation de la qualité des milieux sauvages européens.


Crédit photo : D. Grémillet

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Dernière modification de cet article le 06/01/2004 à 20h53