A DOMINANCE CHEZ LES SAUMONS : UNE HISTOIRE DE TAILLE ET D’AGRESSIVITÉ


Dans le monde animal, la capacité à défendre l’accès aux ressources alimentaires, souvent limitées, est un aspect fondamental à la base des comportements animaux et de la dynamique des populations. Cette compétition aboutit à la mise en place d’une hiérarchie au sein d’une population animale donnée, réduisant pour les plus faibles les possibilités de développement et de reproduction. Chez les saumons et les truites, les poissons les plus agressifs sont dominants, et obtiennent des territoires de bonne qualité. Cependant, il semble que cette agressivité ait un coût énergétique non négligeable…

Les saumons et truites adultes frayent dans des torrents et recouvrent leurs œufs de gravillons. Les embryons s’y développent, éclosent et émergent à une taille d’environ 3 cm. Les juvéniles établissent alors des territoires de nourrissage qu’ils peuvent conserver plusieurs années, a l’intérieur desquels les proies portées par le courant sont capturées (principalement des insectes aquatiques et terrestres en surface). La taille du territoire augmente généralement avec la taille de l’individu, et décroît en fonction de la quantité de proies disponibles par unité de surface. Cette période de croissance est importante car elle conditionne les chances de survie et la capacité à entreprendre des migrations dans les eaux marines pour certaines espèces.
Chez les salmonidés, il semble qu’il s’établisse une corrélation positive entre le niveau d’agressivité de l’individu et sa vitesse de croissance. En d’autres termes, les poissons les plus agressifs grandissent plus vite que les autres. Cette relation est relativement intuitive, puisque ce sont ces mêmes jeunes saumons qui possèdent les territoires riches en proies, assurant ainsi une nutrition de haute qualité. Cependant, des données contradictoires viennent compliquer ce tableau. Tout d’abord, les individus dominant ne peuvent monopoliser les bonnes zones de nutrition que dans le cas où la disponibilité en nourriture est prévisible et sa répartition constante. Hors, une étude menée sur les saumons de l’atlantique vient de montrer que la relation agressivité / croissance n’existe plus lorsque la disponibilité en proies est variable et imprévisible, tous les individus ayant alors une chance égale de trouver leur nourriture, indépendamment de leur agressivité. Ensuite, chez la truite Salmo trutta, les individus dominants ont une vitesse de croissance élevée (comme prévu), mais les individus non agressifs grandissent aussi vite que les poissons les plus virulents envers leurs congénères. Enfin, certains chercheurs ont également imaginé qu’une composante génétique pouvait certainement intervenir, reliant directement agressivité préprogrammée et taux de croissance élevé. Toutefois, cette hypothèse n’avait jamais été testée, et il semblait tout aussi probable qu’un comportement agressif puisse avoir un coût énergétique certain, induisant la dépense de la part d’énergie normalement dévolue à la croissance dans des combats ou des nages d’intimidation.
Une étude récente menée par des chercheurs norvégiens de l’Université d’Oslo a tenté de mettre un peu d’ordre dans cette furia d’hypothèses. Ils ont notamment essayé de déterminer si oui ou non une composante génétique intervenait dans la relation agressivité/croissance, et si celle-ci était véridique.
Ils ont élevé des jeunes saumons en captivité, issus de parents connus, et placés dans des conditions d’apports nutritifs en excès. Ainsi, aucun animal ne pouvait être limité en nourriture. Dans ces conditions, les animaux les plus agressifs devaient dépenser plus d’énergie que les autres (suite à leurs activités de dominance), et donc présenter un taux de croissance réduit.
Leurs résultats sont de deux types. Dans un premier temps, ces chercheurs se sont aperçus que le taux d’agressivité n’était pas un caractère héritable (provenant d’une prédétermination génétique), alors que c’était le cas pour la vitesse de croissance. Enfin et surtout, les poissons les plus agressifs présentaient une réduction de leur croissance comparé aux autres poissons moins agressifs.
Dans la nature, les vitesses de croissance des jeunes restent des traits hautement variables, et il semble aux vues de cette étude, qu’une forte composante génétique en soit à l’origine. Il suffit de voir comment ont été sélectionné les souches de poissons élevées en aquaculture (seules celles ayant une croissance rapide sont rentables). Cependant, ces résultats mettent aussi en évidence le fait que le taux de croissance peut être lié négativement au comportement agressif de certains individus (et qui grandissent moins vite du à leur plus grande dépense d’énergie). Ainsi, ces deux caractéristiques (croissance et agressivité) ne peuvent être maintenues élevées en même temps par l’individu, et ce qui est dépensé pour une ne peut plus l’être pour l’autre. Enfin, lorsque la quantité de nourriture n’est pas limitante, rien ne sert d’être agressif et dominant puisque on peut en trouver partout. Les individus dominants payent donc le coût de leur supériorité sans en avoir les avantages. Sans tenir compte du fait que les individus les plus actifs sont aussi ceux qui sont le plus facile à repérer par les prédateurs. Dans ce cas, il est donc préjudiciable de s’énerver. Voilà une belle leçon à retenir.

F.C.


Pour en savoir plus :
Vollestad L.A., Animal Behaviour 2003
Nicieza & Metcalfe, Functional Ecology 1999 (coût de croissance, agression, saumon)
Lahti, K., Animal Behaviour 2003 (comportement agressif chez la truite, croissance et migration)

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Dernière modification de cet article le 06/01/2004 à 21h40