A POLLUTION DU GRAND NORD : UNE RÉALITÉ FRAPPANTE


a beauté des grandes étendues vierges couvertes de neige immaculée du Grand Nord cache une autre réalité. Celle plus noire d’une pollution récurrente depuis les années 1960-70 par des polluants organiques persistants (POPs) produits par les industries et l’agriculture des pays industrialisés situés à plus de 2000 Km de là. Portés par les courants atmosphériques vers le Nord, ces polluants mettent en danger l’écosystème arctique (1). En effet, leur présence augmente dans les lipides corporels des animaux au fur et à mesure que l’on remonte la chaîne alimentaire. Ainsi, les prédateurs se situant au sommet de la chaîne trophique, comme le goéland bourgmestre (Larus hyperboreus), le renard arctique (Alopex lagopus) ou l’animal mythique du Grand Nord l’ours polaire (Ursus maritimus), accumulent des doses dont les effets sur les individus et les espèces commencent juste à être connus. Cet article est le premier d’une série consacré à l’écologie arctique . Il est tiré des travaux menés par le Dr Gabrielsen, chercheur depuis 30 ans à l’Institut Polaire Norvégien.

Que sont les POPs ?
Les contaminants organiques sont des dérivés de l’industrie chimique (comme les pesticides tels que le DDT et le toxaphène, ou l’hexachlorobenzène) et de l’activité industrielle générale comme les composés contenant du bromure utilisés dans la fabrication des téléviseurs ou des ordinateurs (PBBs) ou comme les biphényls polychlorés (PCBs) entrant dans la composition des transformateurs électriques, des additifs de peinture ou des plastiques. Les PCBs (dont ils existent 209 composés différents) sont semi volatiles, solubles dans l’eau et de grande stabilité chimique, autant de facteurs favorisant leur dispersion à grande échelle. Ainsi, si la production des POPs a atteint un sommet en 1970, elle semble devoir se prolonger ou augmenter dans le futur (150 000 tonnes en 1995). Leur présence dans l’environnement arctique est connue depuis les années 1970, aussi bien au Spitzberg (au nord de la Norvège) qu’au Canada. Si certains pesticides particulièrement néfastes pour l’environnement (DDT et toxaphénes) sont encore utilisés en masse en Asie ou en Amérique du Sud, ils ne le sont plus en Europe et en Amérique du Nord depuis les années 1990. Cependant, les effets de leur accumulation au sein de la faune arctique est encore visible.

En quoi ces composés sont-ils inquiétants ?Agrandir la photo
La liste des effets toxiques des composés comme les PBBs, PCBs, le DDT ou le toxaphène est impressionnante. Ils entraînent aussi bien une déficience des systèmes reproducteurs ou immuns (PCBs), une réduction de l’épaisseur de la coquille des œufs d’oiseaux, une féminisation des individus (DDT), un disfonctionnement des systèmes nerveux ou des enzymes hépatiques (toxaphène) et des glandes thyroïde ou surrénale (PBBs). Sans parler de leur effet cancérigène. La pérennité de leurs impacts semble être assurée par leur grande résistance à la dégradation naturelle (par les Uvs par exemple) qui leur confère une demi-vie (temps au bout duquel il reste 50% des quantités de départ) de 15 ans ! Quand on sait que l’homme n’est pas, loin de là, insensible à ces composés, et qu’il est lui aussi au sommet de la chaîne alimentaire, on imagine quelles peuvent être les conséquences à long terme.

Comment ces composés peuvent-ils s’accumuler ?
Les POPs dérivés de l’industrie et de l’agriculture sont transportés jusque dans l’océan Arctique par le biais des vents et des courants océaniques. Une fois le pôle atteint, les températures basses favorisent leur déposition et leur condensation. La nature lipophilique des POPs (c’est-à-dire leur possibilité de se solubiliser dans la graisse) leur confère la faculté de s’incorporer aux graisses corporelles des animaux arctiques (on parle de bio-accumulation). Elle a lieu au début de la chaîne alimentaire, dans des organismes « simples » constituant le zooplancton par simple diffusion à partir de l’eau de mer (bio-concentration), puis à un niveau plus élevé, par l’ingestion de nutriment contaminé (bio-magnification). Ainsi, les concentrations en POPs augmentent au fur et à mesure de la chaîne trophique, et les animaux situés au sommet concentrent les plus fortes concentrations de polluants organiques.

Quelles sont les espèces touchées ?Agrandir la photo
Il y a de grandes différences dans les niveaux de POPs observés dans les espèces animales arctiques. Ces différences peuvent être attribuées à différents facteurs comme le temps d’exposition, la possibilité de métaboliser ces constituants (c’est-à-dire de les éliminer une fois absorbés) ou simplement du sexe. En effet, les femelles ont la capacité de déposer des constituants lipidiques dans les œufs (le jaune, pour les oiseaux), ou dans le lait maternel (pour les mammifères comme l’ours polaire), se débarassant par la même de ceux-ci. Mais les espèces principalement touchées sont les espèces marines. En effet, les animaux terrestres (il faut comprendre à alimentation principalement herbivore) présentent des taux faibles de polluants (chez le renne, le lagopède ou les oies). En conséquence, les organismes qui dépendent de l’écosystème marin (goélands, phoques et baleines), ou l’ours et le renard polaires qui s’en nourrissent sont les plus touchés par les POPs.
Les proportions de polluants détectés dans les tissus adipeux (graisses) des différents organismes arctiques varient selon les espèces. Ceci est principalement dû à leur place dans la chaîne alimentaire, mais pas seulement. Par exemple, les oiseaux marins se nourrissant de proies benthiques (situés sur le fond marin comme les mollusques) ou d’invertébrés marins (copépodes) sont peu touchés. Ainsi, les concentrations sont faibles chez des oiseaux comme l’Eider à duvet, canard marin du Grand Nord, ou chez le mergule nain, le plus petit représentant des Alcidés (la famille des penguins à ne pas confondre avec les manchots ou Sphéniscidés!). Par contre, les espèces dépendant fortement des poissons de l’océan Arctique présentent des concentrations de POPs jusqu’à dix fois plus importantes (guillemots, mouettes et macareux moines). Enfin, les espèces dites opportunistes (car se nourrissant de tout ce qui traîne) ou prédatrices ont des proportions de POPs jusqu’à 80 fois plus grandes (goélands).
Ainsi les habitudes alimentaires déterminent en grande partie l’exposition des espèces aux POPs. Et par seulement pour les espèces aviaires. Phoques et baleines sont également touchés. D’autant plus que ces espèces possèdent une couche graisseuse importante, à la base de leur isolation thermique. Que dire alors de l’Ours Polaire, Seigneur du Pôle situé au sommet de la chaîne alimentaire et se nourrissant de préférence de la couche lipidique sous-cutanée (hautement calorique) de sa proie de prédilection : le phoque. Et de son compère opportuniste le renard arctique, qui se replet des restes du maître ! Nous verrons dans le prochain article quels sont les effets des POPs sur la biologie et le comportement de ces espèces…

F.C.

1 : Nous aborderons dans le prochain article les effets détaillés des polluants sur les différentes espèces animales arctiques.


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Dernière modification de cet article le 06/01/2004 à 20h57