'ETAT DE CONSERVATION DES ESPECES SAUVAGES : VERS DES EVALUATIONS PLUS FIABLES ?


Les institutions nationales et internationales ainsi que les organisations non gouvernementales à travers le monde utilisent une variété de protocoles ou de méthodologies pour évaluer l'état de conservation, ou du moins le degré de menace, des espèces animales et/ou végétales. Plusieurs textes réglementaires, dont surtout la Directive "Habitats" (92/43), imposent, en effet, que les activités humaines, en l'occurrence dans les sites du réseau NATURA 2000, soient conduites de telles manières à maintenir les espèces dans un état de conservation dit "favorable".


Certains systèmes d'évaluation ne cherchent qu'à mesurer un état de menace (menace d'extinction, de vulnérabilité…voir système de l'Union Internationale de la Conservation de la Nature (UICN)) alors que d'autres ont pour but d'établir des classifications hiérarchiques pour des espèces, même non menacées, à des fins d'actions de conservation. Certaines méthodologies ou protocoles reposent sur une approche simplifiée utilisant la distribution d'une espèce, la taille des populations avec éventuellement une analyse des tendances. D'autres intègrent, en plus, des paramètres biologiques associés à la qualité des individus, à leurs traits d'histoire de vie ou à la viabilité des populations. Enfin, certains critères permettant de juger de l'état de conservation sont établis à l'échelle mondiale et beaucoup d'organismes gouvernementaux ou non en déclinent ensuite une application à des échelles géographiques plus réduites, sans toutefois apporter les fondements ou la validation d'une telle application. On peut ainsi s'interroger sur la pertinence scientifique de garder à l'identique des valeurs seuils, en terme d'effectifs par exemple, lorsqu'il s'agit d'établir la liste d'espèces menacées au niveau mondial, européen, national ou même régional ? Le système d'évaluation développé par l'UICN (2001, 2003) qui est considéré par la communauté scientifique comme étant le plus complet et offrant la plus large garantie, préconise en effet ce maintien des critères seuils uniquement lorsque la population est isolée. Si cela est concevable à l'échelle mondiale voire éventuellement à l'échelle d'un continent, il n'en est cependant pas ainsi pour une population locale et encore moins pour des populations migratrices qui visitent une région pendant une saison et qui rejoignent et se mélangent à d'autres congénères pendant une autre partie de l'année.Agrandir la photo


Devant cette considérable complexité, plusieurs publications scientifiques parues ces dernières années ont montré les avantages mais aussi les limites de ces méthodologies dans le seul but de les améliorer. Ceci doit en premier lieu répondre à une exigence d'honnêteté scientifique mais aussi aider à corriger les constats d'échec de certaines actions ayant dû, à priori, améliorer l'état de conservation de certaines espèces et qui en réalité ont parfois eu un effet contraire (Green 1995 et Greenwood et al. 1995). Les incertitudes et les biais de ces méthodologies se situent à différents niveaux. En plus, des erreurs dites linguistiques (définitions au vocabulaire vague, imprécis, insuffisant ou ambigu), d'un point de vue technique on rencontre notamment des erreurs liées à l'acquisition des données sources sur le terrain (stratégie de dénombrement des individus, fréquences de dénombrement, probabilité de détection, effet observateur), ensuite surviennent les incertitudes liées à l'utilisation des modèles mathématiques pour analyser les tendances et enfin le manque d'interprétation ou de traduction d'une signification mathématique en signification biologique. A propos du recueil des données, plusieurs auteurs ont montré des variabilités dans le recensement des animaux, de l'ordre de 50%, inhérentes à l'observateur et notamment à son expérience ainsi que de grands risques de sous-estimation (parfois jusqu'à 40%!) de la taille réelle des populations en fonction de la probabilité de détecter les animaux. D'autres scientifiques de renom s'interrogent sur le fait que de nombreux critères de classification ne sont pas espèce-dépendant : la catégorie "rare" est attribuée pour une taille de population similaire qu'il s'agisse par exemple de l'Aigle de Bonelli ou du moineau domestique alors que les deux espèces ne se situent pas au même niveau dans la chaîne alimentaire et que les capacités à répondre à une perturbation démographique sont beaucoup plus limitées chez les rapaces que chez les passereaux, ou entre espèces de grandes et de petites taille, en raison de leur stratégie de reproduction.


Enfin de nouvelles approches fondées sur la génétique des populations montrent la nécessité de prendre en compte l'analyse de la viabilité des populations. La Directive Habitats qui dans sa définition de l'état de conservation n'indique aucune valeur seuil insiste largement sur le caractère viable d'une population. Ce critère de viabilité est devenu depuis peu un enjeu majeur de la recherche scientifique sur la conservation des espèces animales (Beissinger et al. 2006) mais dans la pratique lorsque sont établies localement des listes (rouge) d'espèces menacées, l'analyse de viabilité des populations est très souvent voire toujours omise. Agrandir la photo


De nombreux scientifiques insistent tout d'abord sur l'extrême urgence d'améliorer le recensement des populations en utilisant par exemple de nouvelles technologies (techniques acoustiques, radar, caméras infra-rouge ou thermique…) ainsi qu'une meilleure formation des observateurs. Ils préconisent aussi de rendre plus performantes les analyses statistiques des données en utilisant des modèles mathématiques appropriés. Enfin, de récentes publications démontrent la nécessité des concertations entre les experts chargés d'évaluer l'état de conservation d'une part mais aussi entre les experts et les gestionnaires afin de définir au mieux des critères qui soient spécifiques à chaque espèce et qui aboutissent à des mesures ou à des actions de conservation justes et efficaces, en identifiant les vraies raisons d'un déclin par exemple. Récemment, Regan et al. (2005) ont montré la très grande variabilité de classification qui résultait du diagnostic émanant de 18 experts à qui l'on avait donné les mêmes informations sur 13 espèces. Afin de corriger les grands risques d'analyses erronées ou trop subjectives, les auteurs préconisent une analyse consensuelle et multiple entre plusieurs spécialistes, une grande prudence lorsque les évaluations émanent d'une seule entité examinatrice et une grande rigueur quant à la transparence et à l'intégration des incertitudes liées aux informations sources.


 


Bibliographie :



Beissinger, S.R., J.R. Walters, D.G. Cantazaro, K.G. Smith, J.B. Dunning, S.M. Haig, B.R. Noon and B.M. Stith. 2006. Modelling approaches in avian conservation and the role of field biologists. Ornithol. Monogr. 59: 1-56.



Conroy, M.J., P. Beier, H. Quigley and M.R. Vaughan. 2006. Improving the use of science in conservation: lessons from the Florida Panther. J. Wildl. Manage. 70: 1-7.



Regan, T.J., M.A. Burgman,., M.A. McCarty, L.L. Master, D.A. Keith, G.M. Mace and S.J. Andelman. 2005. The consistency of extinction risk classification protocols. Cons. Biol. 19: 1969-1978.



Rhodes, J.R., A.J. Tyre, N. Jonzén, C.A. McAlpine and H.P. Possingham. 2006. Optimizing presence-absence survey for detecting population trends. J. Wildl. Manage. 70: 8-18.


Thompson, W.L. 2002. Towards reliable bird surveys: accounting for individuals present but not detected. Auk 119: 18-25.


Bart, J. and S. Earnst. 2002. Double sampling to estimate density and population trends in birds. Auk 119: 36-45.


Green, R.E. 1995. Diagnosing causes of bird population declines. Ibis 137 : S47-S55.



Greenwood, J.J.D., S.R. Baillie, R.D. Gregory, W.J. Peach and R.J. Fuller. 1995. Some new approaches to conservation monitoring of British breeding birds. Ibis 137 : S16-S28.



Dernière modification de cet article le 12/12/2006 à 16h03