ES GRANDS PRÉDATEURS ET LE CONTRÔLE DE LA BIODIVERSITÉ ?


a biodiversité est le cheval de bataille de bien des acteurs de la conservation des milieux sauvages ou semi sauvages. Qui n’a pas entendu les invectives réciproques des associations de défense de la nature et des fédérations de chasseurs ? Mais qu’en est-il exactement ? Est-ce que la présence des grands prédateurs comme le lynx, le loup ou l’ours est importante pour permettre la conservation ou l’épanouissement d’un riche foisonnement d’espèces animales et végétales ? Comment évoluent les milieux d’où ils ont disparu ? Et quel est alors le rôle que doit jouer l’homme, qu’il soit chasseur ou non ? C’est dans une série d’articles consacrés à la biodiversité que nous allons tenter de répondre à toutes ces questions. A une époque où le taux de disparition des espèces animales est à un maximum, il était intéressant de faire le point.

Au jour d’aujourd’hui, la terre connaît un taux d’extinction élevé des espèces. Des événements de disparition massive ont déjà eu lieu au cours de l’histoire géologique de la Terre. Qui n’a pas entendu parler de l’extinction des Dinosaures, il y a 60 millions d’années ? (bien que peu de gens sachent que les Dinosaures étaient déjà sur une pente descendante depuis quelques millions d‘années). Une époque plus lointaine, vers la fin du Permien (225 millions d’années), a vu disparaître plus de la moitié des organismes des mers du globe (la cause vraisemblable étant les modifications environnementales dues à la dérive des continents). Mais ces extinctions ont des causes naturelles et leur aspect catastrophique ne l’est qu’en terme géologique, c’est-à-dire qu’elles ont eu lieu sur plusieurs milliers d’années ! Celle qui nous concerne actuellement ne semble pas avoir les mêmes racines. En fait, la plupart des espèces en voie de disparition ont été conduites à disparaître par l’action directe (chasse intensive) ou indirecte (réduction des territoires) de l’homme, et ceci sur une période courte. Les disparitions naturelles condamnent certaines espèces, mais elles s’accompagnent du développement d’autres espèces qui étaient préalablement dominées, et qui une fois la place libre, se décident à l’occuper. C’est ainsi que les Dinosaures géants laissèrent la place aux Mammifères jusqu’alors limités aux petites tailles et aux mœurs nocturnes. L’homme a colonisé tous les milieux de la planète. Mais il les a aussi modelé à sa convenance, opérant ainsi une sélection des organismes qui présentent des modes de vie compatibles avec celle de l’espèce humaine (en tout cas qui ne lui sont pas nuisibles).
La science ne cherche pas à déterminer si cette sélection anthropomorphique de la vie sur Terre est juste ou non. C’est à chacun de se faire son idée. La science cherche à savoir comment réagissent les écosystèmes aux perturbations que nous leur infligeons, en éliminant certains des éléments de la chaîne biologique.
Permettons-nous le développement de certaines espèces et quelles sont les implications sur la faune et la flore ? Conduisons-nous à un accroissement ou à une réduction de la biodiversité initiale ? Dans ce premier volet, nous nous intéresserons à l’impact de l’élimination des grands prédateurs, situés au sommet de la chaîne alimentaire, sur la diversité des organismes présents dans leur environnement. C’est un sujet crucial, étant donné les polémiques qui accompagnent le maintien ou la réintroduction d’animaux comme le lynx, l’ours ou le loup dans des zones habitées par l‘homme. Nous ne traiterons pas dans un premier temps des aspects socio-économiques, mais uniquement écologiques. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne doivent pas être pris en compte dans les débats publics sur cette question, bien au contraire.

La fragmentation des milieux conduit à une diminution de la diversité des espèces.
Qu’est ce qui peut conduire à la disparition de certaines espèces, en particulier des prédateurs situés en fin de chaîne alimentaire, mis à part leur chasse délibérée et intensive, comme cela a pu avoir lieu bien des fois dans le passé. La détermination de ces causes peut sembler mineure, mais elle ne l’est pas. La compréhension de ces mécanismes délétères est nécessaire pour anticiper de futurs problèmes liés à l’extension des zones habitées par l’homme, mais aussi pour attirer l’attention du grand public, pré requis indispensable à l’action politique. La fragmentation des milieux naturels semble être une de cause clef de ces disparitions d’espèces prédatrices. Elle est due principalement à l’urbanisation intensive effectuée lors de ces dernières décennies, et à la conduite de projets de grands travaux à l’échelle nationale comme la construction de barrages hydrauliques (celle-ci peut d’ailleurs conduire au déplacement de populations humaines comme en Chine !). Les grands carnivores sont les premières espèces touchées par la fragmentation de leur environnement, simplement parce qu’il leur est vital de pouvoir trouver leur nourriture sur un large territoire et d’avoir accès à un large éventail de populations de proies. Pourtant, intuitivement il semble logique qu’une limitation de la prédation par l’élimination des principaux chasseurs va permettre l’épanouissement des différentes proies dont ceux-ci se nourrissaient. Ce processus devant aboutir à un enrichissement de la faune locale. Cette idée est fausse. Et deux études scientifiques, profitant de conditions d’étude favorables ont permis de le démontrer.

Qui contrôle la biodiversité ?
Le débat sur la disparition de la biodiversité des différents écosystèmes terrestres occupe maintenant une place de plus en plus importante dans la vie publique (toutes proportions gardées). Mais par quelles règles est-elle régit ? Quelles sont les espèces clefs qui permettent à l’équilibre naturel de se maintenir, conduisant à l’épanouissement de nombreuses espèces prédatrices ou proies ? Les écologistes sont partagés entre deux hypothèses : le brin d’herbe ou le grand prédateur. Les premiers estiment que ce sont les formes de vie situées à la base qui dictent l’état de l’écosystème (les producteurs primaires chlorophylliens, les plantes). D’autres pensent que par leur action régulatrice sur différents consommateurs (les espèces proies), les grands prédateurs façonnent finalement leur environnement. Pour tester ces hypothèses, il faudrait pouvoir éliminer ces prédateurs de certaines zones (il n’est pas question de déboiser des zones entières, ce qui ne conduirait à rien), et conduire une observation des changements induits sur les espèces animales et végétales restantes . On imagine les problèmes logistiques et éthiques de telles expérimentations. Cependant, certains chercheurs ont su profiter de la fragmentation de deux zones naturelles (la forêt amazonienne du Venezuela et la côte sud de la Californie) suite à la construction d’un barrage hydraulique et à une urbanisation intensive, respectivement. Dans les deux cas, l’eau ou les zones urbaines ont limité la surface des territoires occupés par les grands prédateurs, formant des îlots plus ou moins grands abritant la faune et la flore originelles. Dans les deux cas, ces modifications ont conduit à la disparition des grands prédateurs comme le jaguar, le puma ou la Harpie (un aigle de la jungle), et du coyote en Californie.
Ces disparitions ont abouti à la formation de communautés aberrantes qui comportent une série de consommateurs sans grands prédateurs. On observe alors une explosion de certaines populations (herbivores ou prédateurs plus petits) qui réduit la diversité des milieux, simplement parce qu’ils exploitent sans plus de limites leurs ressources alimentaires et conduisent à une uniformisation de l’environnement. Ainsi, certains îlots amazoniens ont vu une explosion des populations de singes hurleurs, d’autres une prolifération de capybaras (gros rongeurs) qui a détruit toute la végétation, ou de capucins qui ont décimé les populations d’oiseaux. Certains organismes comme les agoutis (d’autres rongeurs) ont exploité de façon moins destructive leur environnement, de manière à ce que seules les espèces de plantes qu’ils consomment prévalent. La disparition des coyotes de Californie a profité à de petits prédateurs, comme les chats ou les opossums, conduisant à une réduction drastique des populations locales d’oiseaux.

Quelles conclusions pour l’avenir ?
Ces deux exemples montrent que la présence de grands prédateurs est une assurance d’un maintien de la biodiversité locale.
Elle agit par la limitation des consommateurs primaires (les herbivores) et évite ainsi une surexploitation des espèces végétales productrices. Elle régule aussi la présence de prédateurs intermédiaires et contrôle leur impact sur différentes populations de proies. Ainsi, les grands prédateurs au régime opportuniste, comme les loups, les renards et l’ours, qui agissent à différents niveaux de la chaîne trophique, ont une importance qui n’est pas discutable. Le règlement des questions liées aux activités d’élevage ou de chasse est une autre face de la gestion des milieux sauvages, qui doit être pris en compte. Mais une question simple se pose : les chasseurs sont-ils à même de pouvoir remplacer totalement les grands prédateurs et est-ce leur rôle ? Dans l’optique d’une préservation de la biodiversité, il est certainement nécessaire de réfléchir à une cohabitation entre les prédateurs naturels et l’homme ?
Ces études nous révèlent un autre message. Le partage du milieu naturel en parcelles toujours plus petites conduira vraisemblablement à une dégradation massive de l’environnement. Elle ne permet plus d’ailleurs un retour des grands prédateurs, puisque le maintien de larges surfaces naturelles en est un pré requis.

Accepter la présence et la régulation des grands prédateurs, en tenant compte des réalités écologiques et socio-économiques, est une leçon simple à prendre en compte pour une meilleure gestion de l’environnement par tous les acteurs, chasseurs, éleveurs, associations ou simple citoyen.

F.C.

Nous verrons dans le prochain numéro l’impact que peuvent avoir les herbivores sur la flore.

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Dernière modification de cet article le 06/01/2004 à 20h58